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Chemin de foi

Être étranger

Être étranger, vivre "dans le pays de l’autre", ou même vivre le pays de l’autre autant qu’il est possible.

 

Cela fait plusieurs années que je suis rentré de coopération. Mais cette expérience me nourrit toujours spirituellement. C’est même sans doute l’expérience qui nourrit le plus ma vie et ma prière.

 

Une question se pose tout de suite : pourquoi partir ?

 

Moi qui ne suis pas expansif et qui ne me laisse pas facilement bousculer par l'imprévu, pourquoi ne pas rester chez moi où il y a de toute façon à faire?

 

Je crois que la réponse tient en un seul mot : la rencontre.

 

Non pas que la rencontre ne soit pas possible en restant dans son pays, mais il est toujours nécessaire de sortir de soi, de partir d'une manière ou d'une autre.

 

Être étranger force à la rencontre.

 

Elle me paraît indispensable, centrale, donnant sens à la présence de l'Eglise sur cette terre d'Islam, comme sur toute terre portant une autre foi ou ne portant pas de foi du tout. Certes elle n'est pas évidente : barrière de la culture et de la langue, facilité à rester chacun chez soi.

 

Mais que pouvons-nous vivre de la Foi tant que nous ne cherchons pas la rencontre ?

 

J’ai eu la chance de vivre dans un pays qui allait économiquement assez bien. Un pays qui en tous cas n’avait pas besoin de moi.

Même si nous cherchons à partager le destin du pays qui nous accueille, et que cette solidarité doit se traduire concrètement, nous ne sommes pas là pour faire de l’humanitaire.

Je n’avais aucune compétence à apporter que mes collègues tunisiens n’avaient pas, au contraire.

Cela m’a permis d’apprendre un peu plus le sens de la gratuité. Gratuité d’une présence : être là pour être là, être là pour rien.

Accueillir gratuitement, sans rien attendre, prêt à la rencontre, à l'écoute.

Travailler gratuitement, c'est à dire sans chercher à atteindre tel ou tel objectif personnel, mais simplement essayer de bien faire et de gagner sa vie. Aimer gratuitement, sans naïveté, mais dans le don de soi.

 

La gratuité de la présence nous fait entrer dans une autre qualité de relation.

J’ai vu alors que je n’avais pas grand chose à donner et beaucoup à recevoir. Il ne s’agit pas de s’activer mais de répondre à ce simple appel : « viens et vois ».

 

Pour rencontrer il faut d’abord être curieux et accepter de faire un détour, il faut accepter de prendre une autre route que celle qu’on avait prévue. Dire quelques mots dans la langue de l’autre, apprendre un nouveau rapport au temps, c’est déjà faire un pas de côté et devenir autre.

 

La rencontre ne nous laisse pas au repos.

 

Il faut ensuite aimer. Rencontrer c’est connaître la terre où l'on vit, regarder l'autre, lui tendre la main, vivre avec lui, contempler le monde, la ville, les gens.

J’aimais ainsi traîner dans la médina, prendre le temps de m’y balader, m'asseoir pour boire un thé, faire une course.

Me retrouver dans la cour, monter ensemble les escaliers, demander aux enfants de se ranger, puis de rentrer dans la classe, de faire silence et annoncer le programme de la séance.

A travers ces relations, je me découvrais dépendant : dépendant des collègues pour apprendre d’eux la façon d’enseigner aux enfants tunisiens, pour être rassuré face aux difficultés. Dépendant des prêtres avec qui je vivais, des autres coopérants, de l’amitié de chacun.

 

« Mais si la rencontre est tangible, la différence ne s’efface pas. Nous ne sommes pas l’autre. »

 

Nous restons toujours étranger. Et c’est très bien. Cela nous rappelle que nous avons à vivre la diversité, à l’assumer.

J’ai été confronté à l’impossibilité de dialoguer. Il nous est si facile de dresser des remparts entre nous, chacun croyant être du bon côté du mur, celui de la vérité.

Pourtant le dialogue est nécessaire. Nous ne pouvons passer outre.

Nous disions quelquefois le Notre Père en arabe. Prier dans une autre langue était pour moi l’occasion de laisser les paroles de cette prière résonner, peut-être plus que d'habitude.

Elles prenaient une autre dimension : oui nous sommes fils d'un même Père, quel que soit le lieu ou la langue. Et le royaume, ne se fait pas sans travailler à faire tomber les barrières, sans travailler à l’unité entre les hommes.

 

Quoi qu’il advienne on est et l’on demeure étranger. Jean Fontaine, père blanc, raconte que ceux qui montaient un âne maintenaient une plaie ouverte sur ses côtes.

Ils pouvaient ainsi la titiller pour faire avancer l’animal. Chacun a lui aussi sa propre blessure. Être étranger, c’est vivre cette blessure.

C’est être en situation de dé maîtrise de ce qui est vécu. Une situation où il faut sans cesse vivre l’improvisation, la découverte, une situation de faiblesse, parfois d’exclusion.

Même pour celui qui passe sa vie en Tunisie, cette blessure ne se referme pas.

 

On reste étranger, observateur, extérieur, "dépossédé d’une intégration qu’on voudrait totale".

 

Mais blessure comme un aiguillon de vie, une invitation à sortir, à avancer, à vivre la rencontre. Invitation à s’effacer pour que l’Autre apparaisse.

 

Bruno Régis Volontaire DCC, enseignant en Tunisie (2000 – 2002) Prêtre de la Mission de France