ActualitésVoilà tout juste 50 ans que les missionnaires jésuites sont arrivés au Guéra, cette région aux portes du désert située entre N’Djamena et Abéché. Une Eglise très jeune, mais également une Eglise très minoritaire dans ce contexte islamisé à 95%. Une « Eglise des frontières » comme aime le rappeler Franco, le vicaire général. Franco est italien, missionnaire jésuite au Tchad depuis 50 ans, au Guéra en 1994.
Une Eglise proche des 1% de catholiques, mais aussi une Eglise proche de tous les Tchadiens par sa présence, son témoignage et le service. C’est donc très naturellement qu’elle s’est engagée pour le développement en relevant les défis de l’eau, de la sécurité alimentaire, de la santé, de l’école. « Comment puis-je parler de la bible à quelqu’un si cette personne à faim ? » dit souvent Franco.
Effectivement, on voit d’abord les barrages, les puits, les écoles, les banques de céréales, les dispensaires de la mission catholique, ce n’est qu’ensuite qu’on voit les églises !
Il y a une vingtaine d’années, à la suite de mauvaises récoltes, les villageois se sont tournés vers les missionnaires pour les aider à nourrir leur famille en attendant la récolte suivante. Les missionnaires ont refusé de donner le mil sans contrepartie. « On n’est pas là pour agir comme les ONG qui travaillent dans l’urgence, ce n’est pas notre rôle ». Ce fût la naissance des banques de céréales. L’Eglise donne les premiers sacs de grain, le capital, mais les villageois ont obligation de le reconstituer dès les premières récoltes, avec un intérêt de 25%, pour qu’il puisse augmenter (les commerçants qui acceptent de vendre du mil en période de « soudure » le font généralement avec un taux de 400%).
Aujourd’hui, la région compte plus de 140 banques de céréales. Ces céréales sont stockées dans des magasins en briques et ciments construits par l’Eglise, qui ont remplacé les greniers traditionnels peu surs. Des animateurs en assurent un suivi régulier par des visites et des formations adressées aux leaders paysans. Ces animateurs sont des cultivateurs bénévoles lettrés qui, convaincus que chacun doit se sacrifier pour le développement de sa communauté, parcourent sans relâche le secteur où ils habitent à l’aide de leur vélo. Le bon fonctionnement d’une banque de céréales dépend de la reconstitution de son stock et donc des remboursements. Avec ceux-ci pas question de transiger : au bas du contrat signé par chaque adhérent de la banque, on trouve la clause suivante : « Si je ne respecte pas le contrat, je peux être poursuivi en justice », clause dissuasive !
Au fil des années, les musulmans ont appris à connaître les chrétiens et à moins se méfier des missionnaires blancs d’abord assimilés aux colons français. Une amitié islamo-chrétienne a pu naître et s’enraciner dans une collaboration franche pour développer le pays. Une foi analogue en un Dieu créateur qui nous rend responsable de notre avenir et des autres à rapprocher des missionnaires et des musulmans convaincus. Ainsi est née une relation extraordinaire entre Franco et Hamit Moussa. Lors de leur rencontre, Hamit, fils du chef de canton (autorité traditionnelle) était très méfiant. Il craignait une manœuvre sournoise pour le convertir. Un jour en construisant ensemble une école, Hamit dit à Franco : “ Je t’ai observé depuis presque trois ans, et maintenant seulement je suis sûr que tu n’as pas l’intention de me convertir au christianisme ! Excuse-moi quand même si je te parle franchement ! Nos vieux craignent comme la peste que les missionnaires, sous prétexte d’activités culturelles, ou sociales ne pensent qu’à convertir les gens. Et moi, je tiens aux activités socio culturelles, mais je tiens aussi à ma religion qui fait partie intégrante de moi-même.”
Grâce à cette collaboration, Hamit a créé une entreprise de maçonnerie, et de métallurgie ainsi que plusieurs associations civiles pour sensibiliser la population aux problèmes écologiques.
Et c’est toujours grâce à cette amitié que l’Eglise s’est tournée vers les villages de brousse musulmans en ayant le soucis de l’éducation. Elle a remplacé les hangars en paille des écoles communautaires par des bâtiments en dur comme elle l’avait fait 50 ans avant dans les villages où les missionnaires s’étaient installés, en créant les Ecoles catholiques Associées (ECA).
Très vite, les responsables chrétiens se sont aperçus que les beaux murs ne servaient à riens si les enseignants ne sont pas formés (les maîtres communautaires ont rarement plus que le niveau CE2). Une réflexion est née entre les missionnaires et les responsables de l’éducation nationale pour analyser la situation de ces écoles sous l’impulsion d’Alfredo, jésuite péruvien au Guéra depuis une quinzaine d’année. C’est ainsi que « Foi et Joie-Tchad » a vu le jour à Mongo en 2007. Cette association d’éducation populaire d’inspiration ignatienne, née en 1955 au Venezuela, existe aujourd’hui dans 17 pays d’Amérique Latine. Elle promeut une éducation de qualité qui s’appuie sur les capacités propres des élèves et les valeurs de leur culture. Cette éducation a pour but d’amener les bénéficiaires, grâce à l’accès aux connaissances et aux techniques adaptées, à devenir des agents de transformation et du développement de leur milieu. Basé sur le principe de l’égalité de tous, femmes et hommes, dans toutes les dimensions de la vie, le Mouvement cherche à éduquer aux valeurs du respect de toute personne et de toute la personne. Hamat Terap, inspecteur de l’éducation nationale, fut conquis par la philosophie du mouvement. Cet homme musulman s’est totalement reconnu dans les valeurs évangéliques prônées dans le programme éducatif de Foi et Joie. Son enthousiasme a fait tâche d’huile auprès des autorités éducatives locales qui apportent un soutien indispensable à l’équipe directrice de Foi et Joie (Conseillers pédagogiques, maîtres formés).
A côté de ce nouveau projet, l’Eglise poursuit ses activités à Mongo pour encourager la scolarisation des filles, au niveau de l’ECA de filles pour l’école primaire, et du foyer de filles pour le secondaire. Ce foyer accueille des filles des villages parfois éloignés de plus de 60 km pour leur permettre de suivre des études secondaires au collège puis lycée de Mongo (un des seuls de la région). Dans le contexte musulman du Guéra, les filles ont rarement accès à l’école, et encore plus difficilement au collège. Au sein du foyer les filles vivent une vie communautaire entre ethnies et religions différentes. Elles apprennent à se découvrir au delà de la langue maternelle et des rivalités ancestrales.
A leur arrivée, les missionnaires se sont installés dans 2 villages autour de Mongo : Baro (60 km) et Dadouar (25km). Dans ces 2 villages, à côté de l’église et de l’école, ils n’ont pas oublié le dispensaire. Il y a 5 ans, l’Eglise a accepté de prendre la gestion d’un troisième à Bardangal (50 km) en milieu totalement musulman sans présence de chrétiens. Annie, infirmière et volontaire DCC, assure la gestion des 3 dispensaires (suivi et formation du personnel, gestion de la pharmacie, entretien des bâtiments…). Cette année, ils ont eu une deuxième jeunesse : Suivant l’exemple de grand nombre de missionnaires, Annie a mis la main à la pâte en s’investissant dans la construction des nouveaux bâtiments et l’agencement intérieur des salles de soin. Annie, française, chrétienne, infirmière donc aussi chef de chantier et décoratrice !
L’Eglise au Guéra : Fait-elle du développement comme une ONG ?
Elle cherche d’abord à témoigner de la bonne nouvelle du Christ : « Je suis venu apporter la vie en abondance » pour tous sans exception et sans distinction. Le désir des missionnaires est de vivre au milieu de ce peuple « hadjérai » (habitants du Guéra), et de l’accompagner dans sa lutte pour une vie meilleure. Bien sûr, le temps ne compte pas !